Pierre Issa, le plus français des sud-africains

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Nous sommes le 11 juin 1998, près de Marseille. Pierre Issa est dans sa chambre d’hôtel qu’il partage avec Quinton Fortune. Lassé des divagations extravagantes de son coéquipier qui ne cesse de lui répéter qu’un jour il jouera dans le plus grand club du monde, Manchester United, Issa suit le match entre le Cameroun et l’Autriche. Solidarité africaine. Lorsque Polster égalise à la dernière minute pour le pays de Sissi, sa conviction est encore plus grande qu’avant. Demain, l’Afrique du Sud entre dans la compétition et sera opposée au pays organisateur, la France, dans son stade, le stade Vélodrome qu’il côtoie depuis deux ans. Trois ans après le sacre des Springboks en coupe du monde de rugby, il est bien décidé lui aussi à faire pleurer Nelson Mandela. Cette coupe du monde sera la sienne, celle de l’Afrique du Sud et de tout le continent.

Le lendemain, alors que les deux équipes foulent le stade quelques heures avant le coup d’envoi, Issa croise ses coéquipiers en club, Blanc, avec qui il forme une paire axiale aussi opposée qu’inédite, Dugarry qu’il chambre sur le piston Zidane expliquant sa présence en Équipe de France et le petit nouveau, Robert Pirès. Ok, il n’avait disputé jusque-là que 13 matchs avec l’OM depuis son arrivée, pour seulement 3 victoires, mais il se sentait fort. Et après tout, il n’avait que 21 ans, un brillant avenir s’ouvrait à lui. Et ça commençait ce soir, dans le mistral marseillais.

Il faut dire que cette équipe de France n’avait rien de vraiment impressionnant. Ok la défense était énorme mais cela ne le concernait moins. Lui ce qui le regardait, c’était les attaquants. Djorkaeff et Zidane ? C’était les plus gros morceaux mais on ne progresse pas sans se frotter aux meilleurs. Pirès ? Il l’avait joué une fois en 96, Robert avait marqué sur penalty mais l’OM avait réussi à accrocher le nul réduit à 10. Les jeunots de Monaco ? Il leur apprendrait la vie. Diomède ? Cette blague. Dugarry ? Il est marrant mais faut pas pousser quand même. Finalement, celui qu’il craignait le plus, c’était Guivarc’h. 77 buts toutes compétitions en deux saisons, ça vous classe un mec !

Et c’est justement avec le breton qu’il aura un nouveau signe du destin. Malgré l’hostilité du public marseillais venu en nombre avec ses drapeaux français, et après 30 premières minutes plutôt bien gérées par son équipe, voilà que Guivarc’h se blesse. Et qui pour le remplacer ? Ce bon Dugarry. Issa se sent soudainement fort, très fort. “On va les plier les français !”. Il imagine déjà le coup de tonnerre d’une victoire des Bafana Bafana sur les coqs français, quatre avant le Sénégal-France de 2002. Il faut dire que depuis son arrivée l’hiver dernier à Marseille, Dugarry n’avait pas vraiment flambé avec l’OM après des épisodes aussi ratés d’improbables au Milan AC et à Barcelone.

Et puis vient cette terrible 34ème minute. Issa était pourtant là lui pour mettre le ballon en corner devant Zidane alors que sa défense était à la rue. Sur le corner, c’est son gardien qui sera à la rue et Dugarry marquera son 2ème but de la saison toute compétition confondue. Son deuxième but, un putain d’attaquant ! Pour la première fois, Pierre se mit à douter. Et si le destin était contre lui ?

Il se refusa à se lamenter sur son sort et continua de se battre. La 46ème minute aurait même pu être celle de sa gloire si ce ballon qu’il avait repris dans les 6 mètres des français au-dessus de Blanc n’avait pas fui la lucarne de Barthez. Il reprit confiance en lui en seconde période quand Dugarry marqua un deuxième but en position de hors-jeu après que le ballon lui ait filé entre les jambes. C’était écrit, il aurait un rôle clé à jouer en cette fin de match. Ce ne sera malheureusement pas celui qu’il attendait.

A la 77ème minute, après avoir une fois de plus colmaté les brèches dans sa défense envoyant Lizarazu en touche, il sera en revanche trop court sur cette même touche et verra filer le ballon jusqu’à Djorkaeff. N’ayant plus aucune confiance en son gardien suite au premier but, il anticipa au second poteau et s’élança, les pieds en avant. Au même moment, son gardien plongeait lui de l’autre côté, dans un ballet d’une lenteur improbable. Un peu comme si Jacques Santini jouait dans Black Swan Entre-temps, le ballon avait quitté les pieds du français pour venir heurter celui du défenseur marseillais. Il venait d’éviter le pire à son équipe. Mais Dieu avait décidément des plans machiavéliques à son encontre. Au lieu de filer en corner, le ballon sera piqué au-dessus de la jambe du gardien sud-africain pour terminer au fond de ses propres buts.

Il finira par boire le calice jusqu’à la lys dans les arrêts de jeu, lorsque voulant repousser sur sa ligne un énième ballon piqué d’Henry, il se mélangera les pinceaux pour envoyer le ballon dans ses propres buts sur un double contact que Ronaldinho ne renierait pas. La FIFA, dans sa vaste bonté, accordera le but à Henry comme pour saluer l’esprit de combativité d’un Issa courageux mais maladroit. Si l’Afrique du Sud parviendra par la suite à accrocher le Danemark et l’Arabie Saoudite, Issa ne parviendra jamais à faire pleurer Mandela. Ou alors de rire devant la suite de sa carrière (Chelsea (!!!), Watford, Beyrouth, Le Pirée et la Crète).

Son histoire avec Marseille se terminera un triste soir de novembre, dans ce Stade Vélodrome lieu de ses plus grandes espérances et ses plus cruelles désillusions, par une défaite face à Rennes qu’il suivra en deuxième mi-temps du banc, remplacé par son successeur naturel, Jacques Abardonado. Et on retiendra à tout jamais plus son match face à la France que ses 75 matchs avec l’OM. Le poids de l’histoire.

SIR GUY

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2 réflexions au sujet de « Pierre Issa, le plus français des sud-africains »

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