Foot et dictature : l’interview de Ceauşescu par Guy Truite

Interview du dictateur Ceausescu par le journaliste d'investigation Guy Truite

Guy Truite en costume traditionnel et Nicolae Ceauşescu - © GUYPEG

Après Mussolini, Guy Truite continue son voyage dans l’Histoire et repousse sans cesse les limites du journalisme d’investigation. C’est en Roumanie qu’il s’est rendu pour rencontrer l’ancien dictateur Nicolae Ceauşescu. Plus précisément à Târgovişte, ville dans laquelle il fut exécuté avec sa femme le 25 décembre 1989. C’est un homme affable, au sourire et à la tape dans le dos faciles qu’il a retrouvé pour aborder sa relation au football. Et, conformément au proverbe roumain qui dit que « si le Danube était fait de vin, il y aurait une rivière en moins », c’est autour d’un verre de Negru de Drăgăşani que s’est déroulé cet entretien.

Guy Truite : Bonjour. J’aurais imaginé un lieu moins symbolique pour cette interview…

Nicolae Ceauşescu : Je ne garde pas de rancœur particulière sur cet événement. Mais c’est quand même pour moi une manière de souligner la justice toute relative à laquelle mon épouse et moi-même avons eu droit. Imaginez qu’il aura fallu moins d’une heure pour juger et condamner plus de 20 ans de pouvoir. Ah la démocratie…

GT : Ne comptez pas sur moi pour vous plaindre. Revenons au football. Dans les années 80, vous confiez à votre frère, Ilie Ceauşescu, et à son fils les rênes du Steaua Bucarest. Pourquoi ?

NC : Ce club a été créé à la fin des années 40 par l’armée roumaine. Sa gestion revenait donc naturellement à l’Etat. En ces temps troubles, je ne pouvais faire confiance qu’à ma garde rapprochée, pour le plus grand bien du club. Nous avons quand même remporté la Coupe d’Europe des Clubs Champions, la première et toujours unique pour la Roumanie.

GT : Justement, cette finale qui se déroulait à Séville, a révélé au monde entier le talent extraordinaire d’un gardien de but pourtant inconnu jusque-là, Helmuth Duckadam (le Steaua remporta la finale face au FC Barcelone aux tirs aux buts, le gardien roumain stoppant les 4 tentatives espagnoles).

NC : Ce fut un exploit tout à fait historique pour la Roumanie. Nous affrontions le grand favori de la compétition, qui avait de plus éliminé en quart de finale la Juventus de Platini tenante du titre. Nous nous trouvions en territoire ennemi, à Séville comme vous l’avez précisé, face à un public entièrement acquis à la cause barcelonaise. Nous n’avions aucune chance de l’emporter. Et pourtant…nous avons résisté, résisté, pendant plus de 120 minutes, un peu comme j’ai du lutter toutes ses années face aux menaces capitalistes venant d’Europe et des Etats-Unis ou face à la bureaucratie de l’URSS.

GT : C’est en effet un exploit fantastique que le Steaua a réalisé, qui plus est avec László Bölöni en attaque. Mais j’aimerais revenir sur la trajectoire tragique de ce gardien, Duckadam. Cette finale, qui aurait du être le point de départ d’une grande carrière pour lui, fut son dernier match en professionnel. De nombreuses rumeurs circulent à ce sujet. Pouvez-vous nous dire ce qu’il s’est passé ?

NC : (un peu agacé) Je crois que tout le monde connaît l’histoire. Duckadam avait un problème sanguin. Voilà tout.

GT : Pas à nous Nicolae. Cela fait maintenant près de 22 ans que vous êtes mort, vous pourriez nous dire la vérité…

NC : (très agacé) C’est la version officielle. Duckadam n’a-t’il pas déclaré, je reprends ses mots : « J’ai eu de la chance de jouer la finale. J’avais senti une gêne dans mon bras, mais je ne savais pas quel était le problème. Les tests ont finalement montré qu’il y avait un caillot sanguin et ma carrière était terminée. Si j’avais signalé ça au médecin avant la finale, je ne l’aurais probablement pas jouée » ?

GT : Comme vous ne semblez pas vous rappeler cet épisode, je vais vous rafraîchir la mémoire. Il se dit que pour féliciter Duckadam d’avoir empêcher le FC Barcelone de remporter sa première Coupe d’Europe des Clubs Champions, le président du Real Madrid de l’époque lui aurait offert une Mercedes 190 E. Autant dire la classe à dans les années 80. Mais à son retour au pays, et comme il refusait de donner la voiture à votre fils Nicu, Duckadam aurait eu la visite de quelques membres de la Securitate, votre Stasi, qui lui auraient retournés un par un un les doigts et lui auraient briser les poignets, mettant un terme à sa carrière. Que répondez-vous à ça ?

NC : (de plus en plus agacé) Je m’inscris en faux contre cette affirmation. Qu’est-ce qui le prouve ? C’est une réécriture pure et simple de l’histoire. Vous, les soi-disant pays libéraux, avez reproché à Staline de réécrire l’histoire à son avantage. Et bien je trouve chez vous les mêmes procédés.

GT : OK, pour détendre un peu l’atmosphère, si on parlait un peu de la finale de coupe de Roumanie 1988 ?

NC : (son visage s’illumine, comme ravi de pouvoir changer de sujet) Ah, la finale 88 ! Un des épisodes les plus drôles de ma vie. Je revois encore mon frère, alors président du Steaua, se lever pour interrompre la finale face au Dinamo pour je ne sais quelle raison et attribuer la victoire à son équipe. Quelle connerie mais quel culot ! Il est vrai qu’Ilie était un peu trop porté sur la tuica (alcool de prune roumain). Au final, le Steaua a rendu ce titre en 1990.

GT : L’année suivante, en 1989, le Steaua se retrouve à nouveau en finale de la Coupe d’Europe des Clubs Champions face au Milan AC, le match se déroulant ironiquement à Barcelone, dans le stade de l’équipe que vous aviez battu 3 ans plus tôt. Sauf que ce jour-là, l’histoire fut tout autre, les italiens l’emportant 4-0  (doublés de Gullit et de van Basten) au cours d’une finale à sens unique.

NC : (visiblement ému) C’est une des plus grandes déceptions de ma vie. Nous possédions une génération magnifique portée notamment par Gheorghe Hagi. Mais il faut bien avouer que ce Milan AC là était sacrément fort : Sacchi, Maldini, Baresi, Rijkaard, Ancelotti, Gullit, van Basten…Seul le FC Barcelone de nos jours aurait pu résister.

GT : Cette génération roumaine a d’ailleurs bien failli ne pas se qualifier pour la coupe du Monde 90, à votre grande colère

NC : C’est tout à fait vrai. Au lendemain de leur honteuse défaite face au Danemark (3-0 pour les danois), j’avais complètement chamboulé l’ordre du jour du Comité Politique Exécutif du Comité Central du PCR pour aborder ce point. Je considérais que le gouvernement avait une responsabilité, car il répondait du sport comme de la sécurité ou de la culture. Ce n’était pas qu’un match de foot qu’on perdait, c’était l’honneur du pays qui était bafoué. J’étais prêt à faire dissoudre l’ensemble des clubs ayant fournis des joueurs internationaux, y compris le Steaua, pour leur montrer qu’on ne joue pas avec l’image de la Roumanie.

GT : Tout est bien qui finit bien puisque la Roumanie s’est qualifiée. De toute façon vous n’avez pas pu y assister, vous étiez déjà mort…Pour terminer, un mot sur le football actuel. Est-ce qu’il y a des équipes, joueurs ou entraîneurs que vous appréciez ?

NC : Je trouve Cristiano Ronaldo fantastique. Et j’ai beaucoup de respect pour José Mourinho.

GT : Je vois que vous aimez les mégalo. En même temps, venant d’une personne qui se faisait appeler “Le génie des Carpates” ou encore le “Danube de la pensée”, ça ne m’étonne guère…Merci pour votre temps. Au fait, j’ai entendu dire que le football n’était pas le seul sport que vous suiviez de près à l’époque. La gymnastique semblait également tout particulièrement vous intéresser, notamment ses championnes (Ceauşescu a abusé à plusieurs reprises de la triple championne olympique roumaine Nadia Comaneci) ?

(L’oeil menaçant, Nicolae prend la main de sa femme Elena et quitte le salon de l’hôtel dans lequel nous nous trouvions en murmurant ce qui semble être des insultes en roumain)

SIR GUY, à Târgovişte

Sources : Old School Panini, Les Cahiers du foot, Parlons Foot

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